Bestiaires modernistes et avant-gardistes
Survivances du bestiaire médiéval latin et roman dans la littérature et les arts européens du XXe siècle
Sous la direction de Benjamin Loy (Ludwig Maximilians Universität München), Francesca Quey (Université de Turin), Anne Simon (Centre national de la recherche scientifique, École Normale Supérieure-PSL)
CoSMo: Comparative Studies in Modernism (parution prévue en juin 2027)
Les résumés, d’un maximum de 1 500 caractères, ainsi qu’une courte notice biographique devront être envoyés avant le 15 décembre 2026 à l’adresse de la rédaction : centrostudiartimodernita@gmail.com. La réponse concernant l’éventuelle acceptation sera communiquée avant le 15 janvier 2027. Les contributions, d’un maximum de 30 000 caractères, devront parvenir à la rédaction avant le 15 avril 2027. Les contributions pourront être soumises dans les langues suivantes : français, italien, anglais.
Dans l’histoire littéraire médiévale, le bestiaire désigne généralement une œuvre qui décrit les caractéristiques réelles ou imaginaires de différents animaux, dans le but de transmettre des enseignements moraux et religieux (Zambon, 2018 ; Pastoureau, 2024). Loin d’être confiné au Moyen Âge ou d’être progressivement remplacé par les savoirs naturalistes modernes, le bestiaire connaît au cours des siècles des transformations et des réappropriations continues. Chaque époque semble en effet élaborer ses propres bestiaires, non seulement dans la dimension narrative et poétique, comme « forme littéraire centrée sur les animaux » (Biagini 2001, 13), mais aussi dans une acception plus large de recueil d’animaux qui comprend la peinture, la sculpture, le cinéma et, plus généralement, les arts.
Le numéro de CoSMo Bestiaires modernistes et avant-gardistes entend étudier les formes de survivance, de transformation et de réappropriation du bestiaire médiéval dans la littérature et les arts européens du XXe siècle, avec une attention particulière portée aux avant-gardes et aux modernismes. L’objectif est d’interroger la persistance du modèle du bestiaire médiéval au-delà de sa forme traditionnelle : quelles structures, quels principes, quelles pratiques et quels imaginaires médiévaux sont repris, déformés, fragmentés ou subvertis par les écrivains et les artistes du XXe siècle ? Le bestiaire moderne ne constitue en effet ni une simple reprise du modèle médiéval, ni une version sécularisée de celui-ci. Il semble plutôt réactiver un modèle de connaissance et d’organisation de la réalité, un dispositif cosmologique et mental fondé sur la relation entre formes de vie, analogies, classifications et correspondances (Zambon, 2018 ; Deschamps, Roy, 1974). Dans les œuvres des avant-gardes et des modernismes, ce dispositif est toutefois soumis à une transformation radicale (Frémond, 2025). La structure organique, classificatoire et didactique du traité médiéval laisse place à des formes dispersées, hybrides, polymorphes et souvent inclassables. Le bestiaire traverse la poésie et le récit, mais aussi les manifestes, les revues, les écritures collectives, les livres d’artiste, la peinture, la sculpture et le cinéma. À quelques exceptions près, le terme même de « bestiaire » n’apparaît pas nécessairement dans les œuvres. Ce qui survit, ce sont plutôt des traces, des structures, des procédés et des images, qui sont resémantisés à l’intérieur de nouveaux régimes esthétiques, épistémologiques et politiques. Le lexique médiéval peut ainsi laisser place à des notions telles que microcosme, ménagerie, vivarium ou cirque, indiquant non pas tant la disparition du bestiaire que sa profonde reconfiguration.
L’émergence du bestiaire moderne s’inscrit dans le contexte des profondes transformations historiques et culturelles qui caractérisent le « court XXe siècle » (Hobsbawm, 1994) : la montée des fascismes européens, les deux guerres mondiales, les tensions sociales et politiques, la transformation des langages et l’émergence des avant-gardes littéraires et artistiques (Asor Rosa, 2004). Dans ce contexte, le bestiaire est bouleversé, diversifié et réinventé. Les œuvres sont peuplées d’animaux réels et imaginaires, d’êtres hybrides, de créatures tératomorphes et de formes de vie difficilement classifiables. Se constituent ainsi des bestiaires d’auteur et des bestiaires collectifs, liés tant aux imaginaires individuels qu’aux poétiques partagées des mouvements artistiques et littéraires. Le numéro propose de considérer le bestiaire non comme une simple compilation de figures animales, mais comme l’une des catégories et des méthodes littéraires et artistiques expérimentales à travers lesquelles les avant-gardes et les modernismes élaborent leurs propres réponses aux crises du XXe siècle. Le bestiaire peut être compris, dans cette perspective, comme un intercepteur de crises : un espace dans lequel convergent et sont réélaborées des tensions politiques, sociales, esthétiques, philosophiques et épistémologiques. La présence animale permet en effet de remettre en question les hiérarchies entre les espèces, la centralité de l’humain et les frontières entre l’humain et le non-humain. Le bestiaire moderne participe ainsi à la crise de l’anthropocentrisme et peut être lu en relation avec la remise en question politique des identités.
L’une des interrogations centrales du numéro concerne le rapport entre bestiaire et expérimentation formelle. La transformation de l’imaginaire animal semble en effet s’accompagner d’une transformation de la structure même de l’œuvre et du langage. L’intégration de formes de vie non humaines peut entraîner une reconfiguration de la syntaxe, du lexique, de la morphologie textuelle, dans la tentative de donner forme à ce qui excède les catégories traditionnelles du langage humain (Simon, 2021). La question du bestiaire devient donc également une question de poétique et de style : de quelle manière la présence de l’animal modifie-t-elle les formes du texte ? Peut-il exister un bestiaire non seulement représenté, mais inscrit dans la syntaxe, le rythme et la matérialité même de l’écriture ? De manière analogue, dans les arts visuels, la prolifération d’animaux et de créatures hybrides contribue à la construction de nouveaux régimes du regard (collages, livres d’artiste, etc.).
Le numéro entend en outre interroger le bestiaire dans sa dimension épistémologique. Plus qu’un simple répertoire d’animaux, il peut être considéré comme une forme d’organisation du savoir. Analogie, classification, correspondance, nomination et interprétation symbolique constituent certains des principes à travers lesquels le bestiaire médiéval organisait le rapport entre monde naturel, langage et savoir. Les avant-gardes et les modernismes peuvent avoir repris ces principes en les transformant en instruments d’expérimentation et de subversion. Une attention particulière pourra donc être accordée à la réception d’auteurs, d’artistes et de traditions médiévales mobilisés par les avant-gardes comme ressources de renouvellement esthétique et conceptuel : d’Uccello à Bosch, de Flamel à Maître Eckhart, ainsi qu’aux bibliothèques personnelles, aux matériaux de lecture, aux citations et aux pratiques de réception à travers lesquels le Moyen Âge est réinventé par la modernité.
Une attention particulière pourra également être portée aux œuvres d’écrivaines et d’artistes qui utilisent des figures humano-animales, des métamorphoses et des hybridations pour remettre en question les modèles traditionnels de la féminité. Les œuvres de Leonora Carrington, Claude Cahun, et Unica Zürn, entre autres, montrent comment l’animalité peut devenir un instrument de contestation des rôles de genre et des dispositifs de disciplinarisation du corps. La créature hybride, le corps métamorphique et l’interaction avec l’animal permettent d’imaginer des subjectivités et des corporéités alternatives, mettant en crise les catégories identitaires établies.
Les contributions pourront aborder le thème selon des perspectives littéraires, artistiques, comparatistes, historiques et interdisciplinaires. Les axes proposés ne sont pas exhaustifs.
― Survivance et resémantisation du bestiaire médiéval : persistances de la tradition médiévale latine et romane dans les avant-gardes et les modernismes ; reprise d’auteurs, de textes et d’images médiévaux.
― Le bestiaire comme stratégie expérimentale créative : bestiaire et programmes des avant-gardes ; bestiaires d’auteur et bestiaires collectifs ; bestiaire comme dispositif de provocation esthétique, politique et idéologique.
― Répertoires animaux et fonctions critiques : espèces récurrentes et répertoires faunistiques ; animaux réels et imaginaires ; métamorphose et hybridation ; crise de l’anthropocentrisme ; critique du spécisme ; animalité et classes sociales ; post-colonialisme.
― Bestiaire, genre et corporéité : bestiaires féminins ; figures humano-animales et déconstruction des rôles de genre ; animalité et nouvelles subjectivités.
― Iconographie et esthétique : iconographies animales entre Moyen Âge et modernité ; survivances et reprises médiévales dans les arts du XXe siècle ; arts décoratifs, design, mode, artisanats, collages, livres d’artistes ; cinéma, arts de la scène (music-hall, cirque…) et imaginaires animaux ; fantastique, grotesque, satire.
― Bestiaires syntaxiques et expérimentation linguistique : animalisation de l’écriture ; lexique, néologismes et nomination ; morphologie textuelle ; zoopoétique et stylistique.
― Bestiaire moderne comme modèle épistémologique : organisation du savoir ; métamorphose, migration, mimétisme et hybridation ; nouveaux régimes de la connaissance.
― Bestiaire et crise : bestiaire et fascismes ; faune de la guerre et de la catastrophe ; bête et monstre dans l’imaginaire politique au XXe siècle.
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