
L'argent, moyen et pouvoir universels, extérieurs, qui ne viennent pas
de l'homme en tant qu'homme et de la société humaine en tant que
société, moyen et pouvoir de convertir la représentation en réalité et
la réalité en simple représentation, transforme tout aussi bien les
forces essentielles réelles et naturelles de l'homme en représentation
purement abstraite et par suite en imperfections, en chimères
douloureuses, que d'autre part il transforme les imperfections
et chimères réelles, les forces essentielles réellement impuissantes qui
n'existent que dans l'imagination de l'individu, en forces essentielles
réelles et en pouvoir. Déjà d'après cette définition, l’argent est donc
la perversion générale des individualités, qui les change en leur
contraire et leur donne des qualités qui contredisent leurs qualités
propres.
[Karl Marx, Manuscrits de 1844]
L’argent transforme la fidélité en infidélité, le vice en vertu, le
déshonneur en héroïsme et, par son « pouvoir de convertir la
représentation en réalité et la réalité en simple représentation », il
est la contrainte ultime sur laquelle se fonde l’ordre des fictions.
Acheter, vendre, voler, tricher, hériter, prêter, donner, spéculer,
corrompre et trahir. Le pouvoir de l’argent est pratiquement illimité et
se confond au pouvoir de celui qui le possède, déterminant
inévitablement la représentation de l’argent lui-même. Avoir de l’argent
veut dire avoir du pouvoir et, vice versa, ne pas avoir d’argent se lie
à un manque de pouvoir. Pareillement, c’est le pouvoir d’achat qui
conditionne toute représentation, qu’elle soit sociale ou individuelle.
D’autre part l’argent, en tant que soubassement de l’économie
monétaire, est l’un des piliers du développement de l’Occident européen.
L’administration de la justice, dans son articulation entre for
intérieur et tribunaux publics, les pouvoirs politiques de plus en plus
sécularisés et le marché ont donné naissance, en Europe, à un système
cohérent à l’intérieur duquel on a conçu les droits de l’homme, les
libertés constitutionnelles mais aussi le capitalisme industriel. Ces
éléments sont les quelques éléments clés d’un système qui, en Europe, a
dominé pendant des siècles sur d’autres systèmes
politico-économico-juridiques et qu’on perçoit encore aujourd’hui comme
un modèle à exporter, voire à imposer.
Le poids et les significations culturelles, voire religieuses, que
toute société attache à l’argent, au profit, au prêt à intérêt et à la
richesse, tout comme, au contraire, au manque d’argent et de moyen de
survie, sont par ailleurs uniques – comme le montre l’anthropologie
économique, depuis la réflexion de Karl Polanyi. Le capitalisme
mercantile, caractérisé par une sous-estimation des facteurs tels que
les liens sociaux, la réciprocité, le don et les mécanismes de
compensation, est le produit d’une culture spécifique, d’un moment
historique précis, et n’est donc pas donné une fois pour toutes.
Dans la perspective interdisciplinaire qui caractérise Krypton,
le quatrième numéro de la revue se propose donc d’analyser le rapport
entre l’argent, le pouvoir et les représentations sociales.
Les articles, rédigés dans l’une des langues acceptées par la revue Krypton (anglais, français, italien, portugais, roumain), doivent être envoyés avant le 10 juillet 2014 au courriel suivant : krypton@uniroma3.it.
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respecter impérativement les normes de rédaction adoptées par la revue,
feront l’objet d’une double évaluation anonyme (double blind peer review).