
L’écriture de soi dans la littérature caribéenne est liée aux multiples influences culturelles et linguistiques ainsi qu’à l’empreinte coloniale sur le bassin caribéen dans toutes ses différentes nuances. Dans ce contexte, dire « je » et « nous » depuis une position trop souvent marginalisée, c’est affronter un système de représentations hégémoniques qui balisent l’énonciation, et contraignent l’accès à une parole reconnue comme légitime. Vu que la prise de parole à la première personne n’est pas neutre, mais tend aussi à fonctionner comme un dispositif normatif, souvent excluant pour les sujets minorés, respirer à l’universalité du sujet littéraire revient à devoir se désidentifier de soi-même pour se conformer aux normes dominantes du discours. Qui peut écrire la littérature caribéenne et pour quel public ?
Nous constatons que l’écriture de soi caribéenne fait l’objet d’une attention croissante au vu de la parution d’un certain nombre de travaux scientifiques remarquables, parmi lesquels figurent ceux de Sandra Pouchet Paquet, Caribbean Autobiography (2002) fournissant la première monographie consacrée à ce sujet, suivi par la suite d’autres ouvrages universitaires tel que Childhood, Autobiography and the Francophone Caribbean (2013) de Louise Hardwick, qui met en relief le primat de l’enfance dans les écritures du soi et Postcolonial Francophone Autobiographies: From Africa to the Antilles (2011) d’Edgar Sakara. À ce jour, il manque, toutefois, des études qui prennent en compte les différentes langues et cultures de l’archipel afin de saisir la notion d’écriture de soi caribéenne dans une perspective comparative, notamment pour ce qui concerne les différentes expressions linguistiques de la région et les différentes traditions d’écriture de soi dans lesquelles elles s’inscrivent. C’est dans cette visée qui s’insère notre colloque, adressé en premier lieu aux doctorant.es et aux post-doctorant.es. Nous invitons des propositions qui s’inscrivent dans un ou plusieurs des axes de recherche suivants :
Querelles avec l’Histoire
Par le biais des mémoires, le récit de vie ne se contente pas de compléter les archives, mais les défit. En remettant en cause leur propre absence et celle de leur famille dans l’Histoire des îles, les écrivain.es caribéen.nes revendiquent un pouvoir épistémique dans l’intrigue de l’archipel. Dans ces contextes, les frontières entre l'autobiographique et le romanesque sont souvent extrêmement difficiles à déceler. Nous nous intéressons aux tensions qui s’y dessinent entre fait et fiction tout comme entre Histoire et histoires. Nous accueillons des contributions portant sur des textes de tous les siècles, qu’il s’agisse de témoignages qui, comme The History of Mary Prince (1831), relèvent du domaine des récits d’esclaves, de romans qui, comme Je suis martiniquaise (1948) de Mayotte Capécia, ont longtemps été faussement considéré comme (authentiquement) biographiques, ou d’œuvres qui, comme Assata (1998) de Assata Shakur, ont été écrits et publiés en exil pour des raisons politiques.
Querelles avec le genre
L’écriture autobiographique est un genre que les écrivain.es caribéen.nes ont emprunté du canon littéraire de ses colonisateurs. A l’époque coloniale, les rapports des colonisé.es formé.es dans les écoles coloniales servaient à transmettre la pensée coloniale. Dès lors, l’expression de soi caribéenne se trouve tiraillée entre les exigences que le marché littéraire global impose aux auteur.es de l’archipel et le souci de témoigner de la vie sous domination coloniale. Cette contradiction se traduit souvent par des tensions entre l’oral et l’écrit, ainsi qu’entre les langues des colonisateurs et ceux des colonisés. Nous invitons les chercheur.es, d’une part, à élucider des conditions de production et de réception dans lesquelles le récit de vie caribéenne voit le jour et, d’autre part, de se pencher sur la manière dont ces derniers se voient thématisés dans les textes eux-mêmes écrits par des écrivain.es de l’archipel.
Querelles avec le Genre
Avec The Female Autograph (1984), Domna Stanton a probablement été la première, mais en tout cas pas la dernière à critiquer l’autobiographie en tant que genre masculin, reproduisant des logiques patrilinéaires et patriarcales. Notre colloque se veut être l’occasion de soulever des réflexions à ce sujet dans le contexte des Caraïbes. Les participant·es sont invité·es non seulement à relire des œuvres majeures du récit de vie caribéen, telles qu’Une enfance créole (1993-2005) de Patrick Chamoiseau, mais à le faire dans une perspective queer, afin de mettre en lumière la déconstruction de la norme dominante straight, patriarcale et coloniale opérée par ces textes (Wittig, 1992). Nous souhaiterions également accorder une attention particulière aux textes écrits par et/ou sur des personnes queer, dont les identités de genre et les sexualités dissidentes les placent en marge des normes dominantes. Des œuvres comme Tongues on Fire (1998) de Rosamund Elwin ou Antes que anochezca (1992) de Reinaldo Arenas témoignent d’expériences minoritaires, tout en réinventant les modalités de l’écriture de soi depuis des positions queers, diasporiques ou subalternes.
Plutôt que de définir un concept, ce colloque souhaite réfléchir aux implications de ce débat animé sur les écritures de moi et examiner comment les auteur(e)s des Caraïbes se positionnent par rapport à cette approche littéraire.
Les propositions (400 mots) en anglais, espagnol ou français, doivent être accompagnées d’une biobibliographie (100 mots) et envoyées au plus tard le 29 août à kbehr@uni-kassel.de ; clara.rochemont@univ-antilles.fr ; jacopo.romei@uni-kassel.de Le colloque est adressé en premier lieu aux doctorant.es et aux post-doctorant.es. Des propositions de communication de la part de mastérant·es seront également considérées. Une publication des actes est envisagée. Le colloque aura lieu de manière présentielle au Campus Schoelcher à l’Université des Antilles en Martinique. Des démarches sont en cours afin d’obtenir un soutien financier destiné aux jeunes chercheur·es participant·es.
Comité scientifique :
Axel Arthéron (Université des Antilles)
Anne Brüske (Université de Ratisbonne)
Claudia Gronemann (Université de Mannheim)
Agnieszka Komorowska (Université de Kassel)
Gerry L’Étang (Université des Antilles)
Kirenia Rodríguez Puerto (Universidad de La Habana)
Lisa Tomlinson (University of the West Indies)