
"La vanité est la plus essentielle et propre qualité de l'humaine nature", déclarait Charron dans son traité De la Sagesse (1601). Qu’il s’agisse de désigner l’orgueil ou sa condition mortelle, la vanité constitue donc un trait définitoire de l’homme. Cette donnée ontologique s’associe à une vision pessimiste de l’homme et sert de socle à l’argumentation des moralistes et des poètes de la fin du XVIe siècle comme Jean-Baptiste Chassignet, auteur du Mespris de la vie et consolation contre la mort (1594). Or la vanité n’est pas seulement un sujet de prédilection pour les poètes, elle trouve aussi une place de choix chez les dramaturges qui l’envisagent à travers la tragédie. Ce genre connaît un renouveau remarquable à partir de 1550 grâce à l’œuvre d’Etienne Jodelle, Robert Garnier, Antoine de Montchrestien. Ce dernier, auteur d’Aman ou la vanité (1601) retrace la chute d’Aman, puni pour son hybris, faisant de la vanité le moteur principal de sa dramaturgie. La vanité apparaît donc comme un motif essentiel pour qui veut délivrer un enseignement moral. Or le traitement de ce sujet universel diffère selon qu’il apparaisse dans la poésie ou dans le théâtre : la poésie a une tendance à l’abstraction alors que le théâtre implique la représentation. Néanmoins, les frontières entre ces deux genres sont parfois poreuses. Preuve en est le débat qui agita longtemps la critique littéraire entre ceux qui perçurent le théâtre renaissant comme « élégie dramatique » (Émile Faguet) du fait de son statisme et ceux qui démontrèrent que l’action n’y était pas absente (Françoise Charpentier, Emmanuel Buron). Loin de résoudre cette vision antinomique du théâtre, le motif de la vanité est évoqué à la fois dans les chœurs à dimension poétique mais aussi dans les actes, à travers les personnages marqués par l’hybris. Phèdre (Hippolyte de Garnier) provoque la chute de toute sa lignée, par vanité. Nous chercherons donc à saisir comment le motif de la vanité permet d’élaborer une nouvelle réflexion sur la dramaturgie tragique. Comment la vanité constitue-t-elle un moyen de repenser les notions de théâtralité, d’action et de héros à la Renaissance ? Alors qu’elle résume l’homme, dans une définition totalisante, la vanité conjugue la dimension éthique à la dimension créatrice. La vision de l’homme qu’elle donne est subordonnée à la création littéraire, si bien que sa représentation peut sembler aporétique.