AAD n° 40/2028

L’époque contemporaine est marquée par une rupture et une transformation débouchant sur un état de crises – d’ordre politique, économique, culturel – et de remise en cause des idéologies qui avaient façonné le XXe siècle, dont témoigne, entre autres, le préfixe « post- » dans des groupes lexicaux désormais galvaudés, tels que « post-démocratie », « post-vérité », « post-modernité» (Insel 2005 ; Revault d’Allonnes 2018 ; Danblon 2020 ; Charaudeau 2020). Dans ce cadre, il s’avère tout particulièrement intéressant d’observer l’usage qu’États, organismes et, plus largement, institutions (supra)nationales font des pratiques commémoratives.
Le numéro 40 de la revue Argumentation et Analyse du Discours, dont la publication est prévue pour avril 2028, sera consacré aux discours de commémoration prononcés par des sujets institutionnels, prenant la parole dans l’espace public au nom de l’institution ou de l’organisme qu’ils représentent.
Les discours institutionnels doivent être entendus dans l’acception large qu’envisagent Oger & Ollivier-Yaniv (2003) et Krieg-Planque (2017), autrement dit les discours prononcés au sein d’organismes juridiquement inscrits dans l’appareil d’État, remplissant une fonction instituante ainsi qu’une fonction d’auto-production symbolique de l’institution . La commémoration pourra ainsi avoir une dimension nationale ou locale, supranationale ou transnationale (De Cesari & Rigney 2014 ; Sangar 2015) et émaner d’organisations étatiques et publiques ou de partis politiques, syndicats, associations, fondations, organisations, administrations, etc.
C’est au moins depuis les années 1980, qui coïncident avec le début de « l’ère de la commémoration » (Nora 1992), que l’histoire et la mémoire ont été examinées en vue d’analyser leur interconnexion et l’interaction se produisant entre le passé et le présent (Krawatzek & Soroka 2018). Au-delà de son objet, toute commémoration, se manifestant par des cérémonies solennelles et rituelles, codifiées et censées évoquer une mémoire collective (Halbwachs 1997), constitue un lieu privilégié d’observation des dynamiques épidictiques du discours et des enjeux éthiques et axiologiques des pratiques argumentatives (Danblon 2001 ; Herman & Micheli 2003 ; Koren 2019, 2023). La commémoration est en effet aussi bien un retour sur ce qui a été vécu qu’une représentation au service de l’avenir (Garcia 2001). Cependant, puisque les événements sont associés à des valeurs comportant une charge affective, le rappel du passé donne lieu à des tensions (René-Bazin 2014) entre « faits », « messages émotionnels » (Charaudeau 2020, p. 122) et « lieux de mémoires » (Nora 1992).
Or, en dépit de commémorations reconnues au niveau (supra)national, supposant un passé commun, les pratiques mémorielles et les phénomènes commémoratifs peuvent faire l’objet de réappropriations identitaires spécifiques et donc d’une visée argumentative (Sini 2016) de la part de groupes pourvus de pouvoir du point de vue culturel ou politique (Milani & Richardson 2022), agissant au nom et au sein de leur « communauté discursive ». Étant donné qu’un groupe se définit par le partage de ce qui est considéré comme mémorable et des valeurs et sentiments qui l’accompagnent (Assmann 2010), ces groupes s’appuient sur des « mémoires discursives » (Courtine 1994) et donc sur des productions langagières faisant circuler des formulations antérieures (Moirand 2007), controversées et sélectives (Cutcher et al. 2019). Il s’avère alors crucial de s’interroger sur la conscience partagée de la diversité (Lavabre 2014) à propos de la (non-)appropriation, par l’institution, de la mémoire collective vis-à-vis de tels groupes, et de prendre en compte la reconfiguration du récit et la réactivation de l’événement (Nora 2011) en fonction des enjeux sociétaux du présent. Comme Lavabre (2014) le rappelle, les commémorations sont le plus souvent conçues à l’aune de l’usage politique du passé, voire de son instrumentalisation soit par l’État soit par des groupes sociaux en quête de reconnaissance, engendrant des mises en question récurrentes dans des lieux de dispute verbale ou physique polémiques (Amossy 2014) et même conflictuels (cf. par exemple, les contestations actuelles de la mémoire de la part des mouvements décolonialistes).
Les revendications mémorielles traversant la société peuvent également amener à un discours réparateur. Tel est le cas du discours de repentance (Charaudeau 2020) ou d’excuses institutionnelles (Krieg-Planque 2017, p. 74-75), par lequel un sujet incarnant un rôle politique et institutionnel essaie de proposer un point de vue différent sur un objet mémoriel représentant un méfait historique. Le sujet qui en assume la responsabilité (totale ou partielle) peut rappeler les conséquences douloureuses, reconnaître le fait comme un événement comportant l’obligation du « devoir de mémoire » (Sallenave 2014 ; Ledoux 2021), censé éviter que le méfait puisse se reproduire à l’avenir (cf. la rhétorique du « plus jamais ça ») et peut, éventuellement, retravailler l’ethos et l’identité collectifs qui lui sont corrélés (Paissa & Koren 2020 ; Amossy & Orkibi 2021). En ce sens, commémorer implique d’assumer un positionnement sur les conditions du « faire mémoire » (Ricoeur 2000).
L’attention sera focalisée tant sur l’objet de la commémoration que sur la posture du sujet porteur du discours. Il sera donc question des dispositifs rhétoriques et énonciatifs aptes à construire une autorité et à conférer légitimité et crédibilité aux sujets qui prennent la parole, en relation avec la reconnaissance et le crédit qui leur sont accordés (Oger 2021). À cet égard, on prendra en compte la dialectique entre l’ethos préalable et la construction éthotique caractérisant le déroulement discursif (Amossy 2010), ainsi que les postures énonciatives assumées (Rabatel 2017, 2021), les stratégies adoptées pour produire un discours « unifié » et « lissé » (Oger & Ollivier-Yaniv 2006) et les procédés d’évitement de la conflictualité et de dénégation du dissensus (Oger 2021).
Dans le cadre de l’analyse critique du discours anglosaxonne, le discours de commémoration a été abordé, entre autres, par Richardson & Wodak (2009) et Milani & Richardson (2022). D’autres études l’ont examiné au niveau médiatique européen dans le cadre épistémologique de l’histoire et des sciences de la communication. En particulier, la perspective européenne a été impulsée par les guerres survenues au XXe siècle et par la création d’un camp plus large des démocraties, surtout par le biais de l’Europe et d’autres cadres supranationaux (Nora 2011), autour de grandes commémorations nationales, devenues l’occasion d’une communion interétatique animée par des idéaux de paix, de liberté et de démocratie (Cottret & Henneton 2010). C’est ce qu’ont essayé de démontrer, par exemple, les travaux sur le centenaire de la fin de la Grande Guerre (Le et al. 2021), sur la chute du mur de Berlin (Charbonneaux 2012 ; Boursier et al. 2021), sur la Fête de l’Europe et sur les commémorations pour la fin de la Seconde Guerre mondiale (Guéritat 2010).
Des analyses ultérieures se rendent toutefois nécessaires à l’heure actuelle, où une nouvelle manière de percevoir ces commémorations semble émerger. En effet, depuis 2022, à la suite de l’agression russe de l’Ukraine, l’espace des commémorations, terni par le spectre de la guerre, apparaît de plus en plus tendu et chargé d’émotions, tant dans le contexte européen (Le et al. sous presse ; Silletti 2024) qu’extra-européen. Outre les événements majeurs survenus au XXe siècle (les conflits mondiaux, les guerres de décolonisation, la naissance de l’Europe institutionnelle, etc.) pourront faire l’objet d’étude les discours de commémoration relatifs à des faits saillants du XXIe siècle (les attaques terroristes, la crise sanitaire de 2020, les guerres apparues au cours des années 2020) dans une dimension nationale ou locale, supranationale ou transnationale.
Les propositions attendues adopteront une perspective d’analyse du discours, de rhétorique et d’argumentation. Elles pourront relever des axes et points suivants, ainsi que de leurs interactions (liste non exhaustive) :
1. Axe argumentatif et discursif :
- les procédés discursifs et argumentatifs participant, dans la production d’un discours de commémoration, à la construction du pouvoir, de l’autorité et de la crédibilité de la part de l’institution, compte tenu du régime politique (démocratique vs autoritaire) d’appartenance de l’institution elle-même ;
- les traces mémorielles d’un discours institutionnel de commémoration en termes de formes d’« interdiscours », de représentation du « préconstruit » dans le discours (Charaudeau & Maingueneau 2002 ; Krieg-Planque 2017) et des stratégies d’adaptation aux enjeux du présent ;
- les formes que la commémoration peut assumer, y compris les cas éventuels de « figement » (Krieg-Planque 2017), la présence de routines discursives (par ex. les formes de clôture ou d’ouverture de certains discours), les mécanismes de renégociation ou de consolidation de représentations appartenant à la mémoire collective partagée ;
- la catégorisation des événements commémoratifs par leur nomination, les enjeux de valeur et d’interprétation liés aux formulations utilisées par les organismes qui les proposent et la prise en compte des différentes « communautés discursives » composant l’auditoire ;
- les effets visés par le discours de commémoration, selon la portée (supra)nationale de l’institution qui s’en charge (les visées épidictiques d’éloge ou de blâme : Dominicy & Fréderic 2001 ; Charaudeau & Maingueneau 2002 ; les possibles enjeux polémiques ; le tissage de relations diplomatiques internationales, en vue de réguler les relations entre États : Hertzog 2020).
2. Axe pragma-énonciatif :
- les « postures énonciatives », autrement dit les réactions posturo-mimo-gestuelles (Rabatel 2017 ; 2021) du sujet prononçant un discours de commémoration, à la croisée entre ethos et énonciation, variables en fonction des enjeux argumentatifs et mémoriels ;
- l'énonciation en tant que dispositif permettant de conférer une corporalité et de donner corps au discours de commémoration prononcé par le sujet qui en est le garant (Maingueneau 2022) ;
- la construction de l’ethos et de la présentation de soi (Amossy 2010) du sujet locuteur prenant la parole au nom de l’institution qu’il représente, les traces de l’attribution (hétéro ou auto-attribution) d’une autorité à la parole prononcée (Oger 2021) ;
- les procédés d’agencement (Maingueneau 2022) et leur rapport avec la scène d’énonciation, les postures et l’ethos de l’énonciateur.
3. Axe sémio-discursif :
- la sémiotique iconique, la sémio-pragmatique des usages (couleurs, drapeaux, lieux symboliques, sceaux, position du corps) et l’interaction du discours commémoratif avec des actions institutionnelles de célébration (dépôt de gerbes, remise de prix ou de médailles, minutes de silence, etc.) s’accomplissant en des lieux socio-institutionnels prévus à cet effet ;
- l’observation des marques extérieures de l’appartenance à une « communauté discursive » et la présence éventuelle de slogans affichés, d’« énoncés adhérents » (Maingueneau 2025) ou d’autres formes d’inscription d’un corps manifestant.
Modalités de soumission
Les propositions d’articles, en français, doivent être soumises avant le 15 septembre 2026 sous la forme de résumés ou d’avant-projets anonymisés de 1000 mots (au maximum) dont l’acceptation vaudra encouragement, mais non pas engagement de publication. Elles doivent être envoyées aux responsables du numéro, Paola Paissa et Alida Maria Silletti, avec une copie à Ruth Amossy (amossyruth@gmail.com).
Les personnes ayant soumis une proposition seront informées de la décision, au plus tard, le 15 novembre 2026.
Les propositions retenues devront être envoyées sous forme d’article anonymisé (50 000 signes maximum, notes et bibliographies comprises), au plus tard, le 15 mai 2027.
Les manuscrits seront lus par le comité éditorial de la revue, puis envoyés anonymement à deux spécialistes pour une évaluation finale.
Les articles acceptés pour publication devront être renvoyés, après corrections (le cas échéant) avant le 15 décembre 2027.
La publication du numéro est prévue en avril 2028.
Le protocole rédactionnel de la revue Argumentation et Analyse du Discours est disponible sur https://journals.openedition.org/aad/.
Responsables du numéro : Paola Paissa (paola.paissa@unito.it) et Alida Maria Silletti (alida.silletti@uniba.it)