
La Libye est aujourd’hui un symbole de la complexité des
bouleversements qui travaillent et redessinent la rive
Sud‐méditerranéenne depuis les printemps arabes. Cette complexité ajoute
à l’opacité entourant un pays qui demeure le moins connu de cette rive.
Elle accroit également le potentiel déstabilisateur de ce pays qui
reste une source principale de tensions géopolitiques en Méditerranée.
Dans ce processus de bouleversements, la Libye se singularise à la fois
par une très forte instabilité et surtout par un rare enchevêtrement de
fractures multiples qui se croisent et s’alimentent. Mais au‐delà, les
incertitudes et les trajectoires bousculées de la transition en Libye
expriment, en les exacerbant, les difficultés et les écueils du
processus de mutations sociétales et politiques qui touchent l’ensemble
des sociétés sud‐méditerranéennes. Aussi, le colloque se propose de
questionner le processus de transition en Libye en lien avec les grandes
interrogations que soulève ce processus à l’échelle de tout le monde
arabe.
L’instabilité structurelle qui mine la Libye et désintègre des
structures étatiques déjà fragiles, est la conséquence de l’impasse des
luttes de pouvoir et de reclassement. Ces luttes qui peinent à être
tranchées opposent d’une part les nouvelles élites issues de la
révolution et d’autre part les élites issues des notabilités déjà
établies, reconverties ou non à la révolution. Ces luttes qui ont abouti
en Libye à une véritable dualité institutionnelle et à un déchirement
du pays dans la violence, posent une question centrale des transitions
dans cette région du monde, celle du contenu et des modalités du
nécessaire renouvellement des élites comme aboutissement et
consolidation des changements politiques. La gestion de cette question
est en soi toujours porteuse de tensions et d’instabilité au‐delà de la
spécificité Libyenne. Elle pose la difficile négociation entre une
nécessaire traduction du changement politique par un renouvellement des
élites et un remodelage institutionnel d’un côté et, de l’autre,
l’écueil de la marginalisation des anciennes élites, de la
déstabilisation de l’Etat de l’éclatement de la cohésion sociale. Une
dimension importante des graves crises politiques dans le monde arabe,
et notamment de l’irruption de l’usage de la violence armée par des
groupes non‐étatiques, peut être appréhendée par l’éclairage le de ces
luttes de reclassement dans le champ politique et social.
L’instabilité chronique a également ouvert un large interstice à
l’implantation de groupes djihadistes. Si celle‐ci fait également écho
aux succès militaires de ces derniers dans d’autres pays de la région,
en Libye elle a été également favorisée par les rapports ambigus
entretenus avec les islamistes. Dans un contexte moins contraignant pour
eux qu’en Tunisie ou en Egypte, les islamistes libyens restent marqués
par leur perméabilité aux courants djihadistes avec lesquels ils ont
tissé des alliances, ouvrant ainsi un espace politique à ces derniers
dont l’ancrage civil est pourtant faible. Ce positionnement, qui
représente un des plus grands obstacles à la stabilité, interroge
également les résistances de courants islamistes à opérer une mutation
vers une pratique politique civile et démocratique. Au‐delà du cas
libyen, il pose la complexité du cheminement et la difficulté, variables
selon le pays, du courant islamiste à faire son aggiornamento et à se
différencier explicitement des conceptions totalitaires et violentes.
La complexité du champ politique libyen est encore plus exacerbée par
la prédominance des acteurs locaux, la fragmentation en « localismes »
et la difficulté de les nationaliser qui est la source première de
l’instabilité structurelle. Des « localismes » qui se conjuguent
également avec la résurgence ou la reconstruction d’identités
segmentaires notamment tribales, des revendications identitaires
ethniques et des tendances centrifuges régionales, accentuant la logique
de fragmentation. On y retrouve une question posée partout, avec plus
ou moins de vigueur, par les printemps arabes qui ont eu pour vertu la
libération d’une grande diversité d’expressions et de forces locales
bridées, sans pour autant que celles‐ci aient pu être canalisées ou
inscrites dans un devenir national et démocratique, et devenant parfois
même menaçantes pour celui‐ci et notamment pour l’Etat. Affaiblissant
l’autorité de ce dernier, elles l’interrogent sur sa nature et les
ambiguïtés qui ont présidé à sa construction et la réalité de ses
enracinements.
Les difficultés de la transition et le désordre institutionnel en
Libye, tout en relevant d’abord des acteurs libyens, s’alimentent
également des enjeux de puissance internationaux qui les exacerbent et
que la rente pétrolière aiguise. Le soulèvement libyen a été perturbé à
son début même par l’intervention militaire occidentale. Aujourd’hui,
les luttes de pouvoir qui déchirent le pays sont attisées par des
puissances régionales soutenant financièrement et militairement les
différentes factions. Ces ingérences s’inscrivent dans une tentative,
plus globale à l’échelle du monde arabe, de ces mêmes puissances pour
capter le cours des printemps arabes afin d’asseoir leur influence dans
la région.
Enjeu vital pour son économie domestique rentière, la question
migratoire est également pour la Libye un enjeu international central,
qui pèse dans ses rapports avec l’Europe – et particulièrement l’Italie
et Malte concernés par le transit de l’immigration irrégulière depuis la
Libye. En tant que marché de travail régional le plus important, elle
pèse également dans le rapport avec ses pays voisins arabes et sahéliens
et dans la stabilité de ces derniers. La guerre qui n’a pas tari les
flux a, par contre, favorisé un processus croissant d’informalisation,
de criminalisation et d’exploitation de la migration.
Le colloque s’adresse à l’ensemble des sciences sociales et privilégie
les communications basées sur des études de terrain couvrant les
évolutions récentes et portant particulièrement, mais non exclusivement,
sur les thèmes suivants :
Les propositions de communication devront être adressées avant le 7 avril à :
Ali Bensaad bensaadali@wanadoo.fr et
Antonio Morone antmorone@hotmail.com
Les communications feront l’objet d’une publication dans un ouvrage collectif.
Comité Scientifique
Ali Bensaad (Université d'Aix‐Marseille, Idemec – AMU/CNRS), Anna
Baldinetti (Universitè de Perugia), et Antonio M. Morone (Université de
Pavia), François Dumasy (Ecole Française de Rome), Olivier Roy (European
University Institute)