THE BALZAC REVIEW / REVUE BALZAC, N° 11-2028
Dénouements/Endings
Sous la direction de Jérémie Alliet et Andrea Del Lungo
Varia
Appel à contributions
« C’est la fin de l’homme ! » s’exclament Schmucke et Pons qui dissertent du mariage – en bons célibataires (VII, 548) ; et le calembour rappelle que finir, c’est aussi mourir. Dès lors, rien d’étonnant à ce que Balzac ait toujours porté vis-à-vis de la fin d’un roman un regard méfiant : bâclées, énigmatiques, ironiques, les fins balzaciennes, qui n’ont pas jusqu’à aujourd’hui donné d’analyses étendues, restent un objet étrange et polymorphe, qui d’un côté marque l’accomplissement d’une Comédie humaine changeante ; mais de l’autre, consacre la suspension du sens, l’impossible établissement de la morale, la fuite dans l’insignifiance ou le silence.
Objet narratologique complexe, la fin d’une œuvre littéraire s’expose d’abord à une difficulté terminologique, au fil des approches et des écoles : dénouement, achèvement, conclusion, terme, issue, clausule, clôture, épilogue, excipit, explicit, frontière… la richesse désignative montre que le phénomène, indéniable (une œuvre littéraire se finit toujours, d’une manière ou d’une autre, même s’il peut être « interdit à l’auteur de conclure » selon la formule de Flaubert), recoupe une intuition de chaque lecteur que, vers la fin du livre, quelque chose se produit. Pour autant, la difficulté de désigner la fin se retrouve dans la complexité des critères démarcatifs (Larroux, 1994), qui, comme ceux de l’incipit, engagent à la fois la narratologie, l’histoire des pratiques et des genres littéraires, et les théories de la réception. Marqué par un terminus ad quem (les derniers mots sur la page, quand ceux-ci sont choisis par l’auteur), le dénouement d’une œuvre interroge sur le terminus a quo, et sur le moment où l’on « entre dans le dénouement ». Il pose aussi la question de la téléologie du romanesque, puisque si la fin demeure une étape inévitable de la progression narrative, elle n’en est pas toujours le couronnement : autant de fins décevantes, en queue de poisson, en énigme en prophétie, en exclamations des personnages, qui laissent le lecteur sur sa fin.
La spécificité balzacienne de la poétique de la fin est indéniable : œuvre-monde inachevée, La Comédie humaine s’appréhende comme un texte à fins multiples, où l’interruption brutale de la publication (Les Petits Bourgeois) s’oppose aux fins réécrites au cours de leur histoire éditoriale (Le Colonel Chabert) ; où les remarques amères du narrateur (Pierrette) s’opposent à la désinvolture grinçante du « copiste » (Le Cousin Pons) ; où la pensivité que repère Barthes dans Sarrasine fait écho aux calembours de Léon de Lora à la fin de La Rabouilleuse. Si l’objectif du personnage dans le roman n’apparaît pas toujours dans le dénouement, c’est que Balzac aime à opposer « fin contre fin », mélangeant les temporalités du récit et de la fiction, les voix du narrateur et du personnage, pour rebattre les significations et les « cartes du lecteur ».
La réaction de ce lecteur n’est qu’imparfaitement paramétrée par l’écriture à un narrataire, et le dénouement, qui doit apporter « euphorie conclusive » (Baroni) ou sentiment de soulagement et de plaisir (Parmentier), ne remplit pas toujours ces fonctions thymiques. Bien au contraire, évacuant parfois la moralité et le sens d’une justice poétique (poetic justice), le dénouement peut parfois montrer que les méchants s’en tirent toujours, alors que les victimes subissent tous les outrages.
À travers les fins, c’est une histoire de la poétique du roman balzacien entière qui semble s’écrire : la fin de l’étude de mœurs (type Eugénie Grandet), du roman fantastique à la courbe serpentine (type La Peau de chagrin), du roman-feuilleton (type La Cousine Bette), témoigne de l’évolution d’une pratique narrative qui consacre la signature de l’écrivain, mais en montre aussi les changements et les caprices.
La fin du roman est l’instant où la vérité se donne et se dérobe ; mais La Comédie humaine, qui possède de nombreux sens de lecture qui reparamètrent les fins, n’est pas la Bible ; et si « Dieu fait les dénouements », Balzac semble esquiver la question sous les mots de Dinah de la Baudraye : « je ne crois pas aux dénouements […]. Il faut en faire quelques-uns de beaux pour montrer que l’art est aussi fort que le hasard ; mais, mon cher, on ne relit une œuvre que pour ses détails. » (Un prince de la bohême, VII, 838)
PISTES DE RÉFLEXIONS
Dénouement de La Comédie humaine
1) Dénouement et démarcation : quelle est l’échelle à laquelle on place le dénouement au sein d’une œuvre à tiroirs : dénouement d’un récit, dénouement d’un ensemble de récits (scènes), dénouement d’un ensemble d’ensemble de récits (études), dénouement de l’œuvre entière ?
2) Dénouement et chronologie interne : le dénouement est-il forcément la fin d’une œuvre ? L’épilogue, par exemple, poursuit la narration alors que l’intrigue elle-même est arrivée à son terme. Est-ce que le dénouement des scènes de la vie de province est Illusions perdues ? Est-ce que le dénouement de toute La Comédie humaine sont les études analytiques (Diaz) ? Peut-on imaginer que des œuvres achevées ne soient pas dénouées (une forme de renouement ?)
Dénouement et poétique du roman
3) Dénouement et tension narrative (Baroni) : est-ce que les romans sont écrits en vue de leur dénouement ou est-ce que Balzac ne sait pas comment se finit une œuvre quand il la commence ? Quels sont les indices narratifs qui guident la lecture vers le dénouement ? Est-ce que le dénouement dénoue quelque chose ou est-ce que le roman reste tendu, flottant, « pensif » (Barthes) ou ne donne pas toutes les solutions de ce qu’il prétend ?
4) Dénouement et fiction : est-ce que le dénouement replace le fil de la fiction dans la réalité prétendue de la narration par « convergence narrative » (Alliet) ? Est-ce qu’il contribue à un effet « métaleptique » en nous faisant croire que les personnages de la fiction appartiennent à notre monde ? Ou est-ce qu’il conserve le sens de l’histoire, la séparation narrative entre la fiction et le réel ?
5) Dénouement et composition romanesque : peut-on mettre en perspective le début et la fin (Del Lungo) ? Peut-on dire de la fin d’un chapitre qu’il est le dénouement du chapitre ? de la fin d’un feuilleton ? Comment et où couper, trouver le dénouement ? Voir les propositions de Larroux, 2022.
Dénouement et interprétation du roman
6) Dénouement, fin, finitude, finition (Hamon) : le roman prend-il son sens (herméneutique, esthétique) au dénouement ? reçoit-il de la part de l’auteur un geste d’autorité auctoriale (une sorte de signature ; Couleau), de délégation auctoriale (un personnage donne le dernier mot ; Léonard) ou de dénégation auctoriale (excentrique ou ironique ; Déruelle) ? le dénouement se dénude-t-il ? est-il un lieu hautement métalittéraire, comme celui d’Un prince de la bohême ?
7) Dénouement et inscription du lecteur : le dénouement remplit-il un pacte de lecture ? satisfait-il une poétique de l’énigme (Massol) qu’il éclaircit ou interroge-t-il la faculté à abandonner la recherche du vrai, pour des raisons de confort bourgeois (Un début dans la vie) ou de sagesse aporétique (Les Secrets de la princesse de Cadignan : « Est-ce un dénouement ? Oui, pour les gens d’esprit ; non pour ceux qui veulent tout savoir », VI, 1005) ?
8) Topoi et mot de la fin : comment analyser la pratique stylistique de la phrase de conclusion ? les thèmes prototypiques du dénouement romanesque (le mariage ou l’enterrement ; voir Bui) se retrouvent-ils toujours ? sont-ils parodiés ?
Le dénouement en diachronie
9) Dénouement et publications successives : comment analyser le geste génétique de la réécriture du dénouement ? Peut-on donner du sens à la pratique du dénouement balzacien lorsqu’il est modifié (stratégies publicitaires dans le dénouement d’Illusions perdues ; réaménagements des parties de l’œuvre dans Béatrix ; ironisation du Père Goriot) ?
10) Dénouement et histoire littéraire : les pratiques des grands auteurs d’œuvres d’ampleur mais inachevées sont-elles des modèles pour Balzac (Marivaux ; Stendhal) ? le roman-feuilleton encourage-t-il un retardement presque infini du dénouement (Baroni) ? les rivalités avec Eugène Sue ou Dumas ont-elles une influence sur la pratique du dénouement balzacien depuis les « études de mœurs » aux grands feuilletons des années 1840 ?
Les propositions (dossier thématique ou Varia) devront être envoyées conjointement aux adresses électroniques :
jeremie.alliet@ens-lyon.fr
adellungo@free.fr
thebalzacreview@gmail.com
avant le 31 octobre 2026.
Les articles (35.000 signes maximum, espaces compris) seront à envoyer avant le 1er septembre 2027. Ils devront être accompagnés d’un résumé en français (500 signes maximum, espaces compris) et de 5 mots-clés.
THE BALZAC REVIEW / REVUE BALZAC, N° 11-2028
Endings/Dénouements
Jérémie Alliet and Andrea Del Lungo, editors
Varia
Call for Papers
“It is the end of man!” exclaim Schmucke and Pons as they discuss marriage — as self-proclaimed bachelors (VII, 548); and this play on words serves as a reminder that ‘to end’ also means ‘to die’. It is therefore hardly surprising that Balzac always viewed the conclusion of a novel with suspicion: vague, enigmatic and ironic, Balzac’s conclusions — which have not yet been the subject of in-depth analysis — remain a strange and multifaceted phenomenon which, on the one hand, marks the culmination of a constantly evolving Comédie humaine; but on the other hand, signify the suspension of meaning, the impossibility of defining a moral, and an escape into insignificance or silence.
A complex narratological subject, the ending of a literary work presents, first and foremost, a terminological challenge, depending on the approaches and schools of thought: epilogue, completion, conclusion, end, denouement, clause, closure, epilogue, excipit, explicit, limit… The wealth of these terms indicates that this undeniable phenomenon (a literary work always comes to an end, in one way or another, even if, as Flaubert put it, ‘the author is forbidden to conclude’) coincides with every reader’s intuition that, towards the end of the book, something happens. However, the difficulty in defining the end lies in the complexity of the criteria for delineating it (Larroux, 1994), which, like those for the incipit, draw upon narratology, the history of literary practices and genres, as well as reception theories. Marked by a ad quem terminus (the last words on the page, where these are chosen by the author), the end of a work raises questions about the a quo terminus and the moment at which one ‘enters the end’. It also raises the question of the novel’s teleology, for whilst the ending remains an inevitable stage in the narrative progression, it does not always constitute its culmination: there are so many disappointing, open-ended, enigmatic, prophetic conclusions, or those expressed through the characters’ exclamations, which leave the reader with a bitter aftertaste.
The distinctly Balzacian nature of the poetics of the ending is undeniable: an unfinished ‘world-work’, La Comédie humaine presents itself as a text with multiple endings, in which the abrupt interruption of publication (Les Petits Bourgeois) stands in contrast to endings rewritten in the course of their publishing history (Le Colonel Chabert); where the narrator’s bitter remarks (Pierrette) contrast with the strident nonchalance of the ‘copyist’ (Le Cousin Pons); where the melancholy noted by Barthes in Sarrasine echoes Léon de Lora’s wordplay at the end of La Rabouilleuse.
If the character’s objective in the novel does not always become apparent in the ending, it is because Balzac likes to set ‘ending against ending’, by interweaving the temporalities of narrative and fiction, and the voices of the narrator and the character, in order to blur meanings and ‘shuffle the reader’s cards’.
The reader’s reaction is only partially determined by the text addressed to a specific audience, and the ending — which ought to bring about a ‘conclusive euphoria’ (Baroni) or a sense of relief and pleasure (Parmentier) — does not always fulfil these emotional functions. On the contrary, by occasionally setting aside morality and the notion of poetic justice, the ending may sometimes show that the villains always get off scot-free, whilst the victims suffer all manner of indignities.
It is through these endings that the entire history of the poetics of Balzac’s novels seems to unfold: the ending of the novel of manners (as in Eugénie Grandet), of the fantasy novel with its convoluted plot (as in La Peau de chagrin), and of the serialised novel (as in La Cousine Bette), bears witness to the evolution of a narrative practice that establishes the writer’s style, whilst also revealing its shifts and whims.
The end of a novel is the moment when truth is revealed and slips away; but La Comédie humaine, which possesses numerous levels of interpretation that redefine endings, is not the Bible; and whilst ‘God decides the endings’, Balzac seems to sidestep the question through the words of Dinah de la Baudraye: “je ne crois pas aux dénouements […]. Il faut en faire quelques-uns de beaux pour montrer que l’art est aussi fort que le hasard ; mais, mon cher, on ne relit une œuvre que pour ses détails. » (Un prince de la bohême, VII, 838)
TOPICS FOR REFLECTION
Epilogue to La Comédie humaine
1) Epilogue and scope: at what level does the epilogue sit within a multi-layered work: epilogue to a single narrative, epilogue to a collection of narratives (scenes), epilogue to a collection of collections of narratives (studies), or epilogue to the entire work?
2) Epilogue and internal chronology: does the epilogue necessarily mark the end of a work? The epilogue, for example, extends the narrative even though the plot itself has come to an end. Is the epilogue to the ‘scènes de la vie de province’ Illusions perdues? Does the epilogue to the entire Comédie humaine consist of the analytical studies (Diaz)? Is it conceivable that completed works might lack an epilogue (a sort of reprise?)
Epilogue and the poetics of the novel
3) Epilogue and narrative tension (Baroni): are novels written with their epilogue in mind, or does Balzac not know how a work will end when he begins it? What are the narrative clues that guide the reader towards the denouement? Does the denouement resolve anything, or does the novel remain tense, in suspense, ‘pensive’ (Barthes), or does it fail to provide all the answers to the issues it purports to address?
4) Epilogue and fiction: does the epilogue reintegrate the thread of fiction into the presumed reality of the narrative through a ‘narrative convergence’ (Alliet)? Does it contribute to a ‘metaleptic’ effect by making us believe that the fictional characters belong to our world? Or does it preserve the meaning of the story, the narrative separation between fiction and reality?
5) Epilogue and novelistic composition: is it possible to put the beginning and the end into perspective (Del Lungo)? Can we say that the end of a chapter is the epilogue to that same chapter? And what about the end of a multi-episode series? How and where should one draw the line, and find the denouement? See Larroux’s proposals, 2022.
Denouement and interpretation of the novel
6) Denouement, end, finitude, conclusion (Hamon): does the novel acquire its meaning (hermeneutic, aesthetic) in the denouement? Is it given, by the author, a gesture of authorial authority (a sort of signature; Couleau), a delegation of the author’s authority (a character has the last word; Léonard) or a negation of the author’s authority (eccentric or ironic; Déruelle)? Does the ending reveal itself? Is it a highly meta-literary moment, akin to that in Un prince de la bohême?
7) Epilogue and reader engagement: does the epilogue fulfil a reader’s contract? Does it adhere to a poetics of the enigma (Massol) that clarifies, or does it call into question the ability to abandon the search for truth, for reasons of bourgeois comfort (Un début dans la vie) or aporetic wisdom (Les Secrets de la princesse de Cadignan: « Est-ce un dénouement ? Oui, pour les gens d’esprit ; non pour ceux qui veulent tout savoir », VI, 1005) ?
8) Topoi and conclusion: how should one analyse the stylistic practice of the concluding sentence? Do the prototypical themes of the novelistic epilogue (marriage or a funeral; cf. Bui) do they recur systematically? Are they parodied?
The ending from a diachronic perspective
9) Ending and subsequent publications: how might one analyse the generative act of rewriting the ending? Is it possible to make sense of Balzac’s approach to endings when they are modified (publicity strategies in the ending of Illusions perdues; reorganisation of certain parts of the work in Béatrix; the ironic treatment of Le Père Goriot)?
10) Epilogue and literary history: do the practices of major authors of large-scale but unfinished works serve as models for Balzac (Marivaux; Stendhal)? Does the serialised novel encourage an almost infinite postponement of the ending (Baroni)? Did rivalries with Eugène Sue or Dumas influence Balzac’s approach to endings, from the ‘études de mœurs’ to the great serialised novels of the 1840s?
Proposals (for the thematic dossier or Varia) should be sent to the following email addresses:
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thebalzacreview@gmail.com
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Bibliographical suggestions / Suggestions bibliographiques
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Alliet, Jérémie, « Une paralipse dans La Muse du département », dans Céline Duverne, Jacques-David Ebguy et Lucie Nizard (dir.), Balzac et la question femme. Des filles d’Ève, Garnier, 2026, p. 305-320.
Baroni, Raphaël, La Tension narrative. Suspense, curiosité et surprise, Paris, Seuil, 2007.
Barthes, Roland, S/Z, Paris, Seuil, 1970.
Bierce, Vincent, Le Sentiment religieux dans La Comédie humaine. Foi, ironie et ironisation, Paris, Classiques Garnier, 2019.
Bordas, Éric, « Dénouement », Dictionnaire Balzac, Paris, Garnier, 2021, p. 354‑356.
Braud, Michel (dir.), Le Récit sans fin – Poétique du récit non clos, Paris, Classiques Garnier, 2016.
Bui, Véronique, La Femme, la faute et l’écrivain, Paris, Champion, 2003.
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Vachon, Stéphane, Le Dernier Balzac, Tusson, Du Lérot, 2001.