
Vers l’Ouest : Femmes, littérature et droits humains en Europe aux XXe et XXIe siècles
Westward: Women, Literature, and Human Rights in Europe in the 20th and 21st Centuries
Genève / Geneva : Droz, 2027.
L’objectif central de cet ouvrage est de commencer à écrire une autre histoire littéraire européenne des femmes migrantes : une histoire transnationale articulée autour de la question des droits humains, envisagée comme déclencheur, moteur ou sujet de l’écriture. En effet, si l’histoire des migrations européennes est largement documentée, les productions littéraires et intellectuelles des femmes ayant quitté l’Europe de l’Est pour l’Ouest – que ce soit sous les régimes totalitaires ou après la chute du Rideau de fer – demeurent un angle mort d’une approche systématique, tant des histoires de la littérature européenne que de celles des droits humains. Situées à l’intersection de la marginalisation géopolitique et de l’invisibilisation genrée, ces œuvres peinent souvent à trouver leur place dans les canons nationaux [1]. De même, l’essor récent des recherches croisant littérature et droits humains [2] gagnerait à intégrer ces corpus, dont l’analyse permettrait de combler les zones d’ombre d’une réflexion encore trop peu portée sur ces trajectoires spécifiques. Certes, quelques-unes de ces écrivaines, souvent bilingues, voire translingues, ont accédé à la reconnaissance internationale après l’obtention de prix prestigieux (par ex., Herta Müller ou Lisa Appignanesi), tandis que d’autres ont été récemment redécouvertes dans leur pays d’accueil (Irène Némirovsky [3] ou Anna Langfus [4]), où elles sont toutefois souvent présentées comme des hapax et inscrites dans une double filiation culturelle et linguistique, restreinte aux seuls pays d’origine et d’accueil. Cet ouvrage collectif se propose de montrer que ces autrices sont nombreuses et doivent être inscrites dans un phénomène migratoire intra-européen structurel, né de violations des droits humains et sociaux. Il s’agit ainsi d’analyser ces corpus dans une continuité entre les mutations politiques du XXe siècle et celles ayant marqué le tournant du millénaire ainsi que le début du XXIe siècle.
L’histoire migratoire des femmes d’Europe de l’Est témoigne d’une mutation profonde des motifs de l’exil, évoluant de la dissidence politique vers la survie économique, puis vers l’urgence humanitaire. Sous les régimes totalitaires du XXe siècle, franchir le « Rideau de fer » relevait d’un exploit périlleux, marqué par une surveillance étatique constante et le risque de représailles sévères contre les familles restées au pays. L’exil était alors souvent définitif et investi d’une forte charge politique. Après 1989, la chute du mur de Berlin et l’extension de l’Union européenne ont déclenché une vague migratoire massive dictée par la précarité sociale et économique [5], incitant de nombreuses femmes à gagner l’Ouest, souvent pour y occuper des emplois sous-qualifiés, mais essentiels à la subsistance de leurs foyers. Aujourd’hui, l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022 a engendré une nouvelle crise : on estime que plus de 4,3 millions de personnes réfugiées d’Ukraine résident actuellement en Europe, dont presque 75 % sont des femmes et des enfants [6]. Cette nouvelle vague, motivée notamment par la quête de sécurité face aux crimes de guerre, transforme la démographie ainsi que les politiques d’asile de l’Europe de l’Ouest. Dès lors, il s’agit d’étudier les parcours des écrivaines issues de ces vagues de migration, du XXe au début du XXIe siècle, non plus comme de simples déplacements géographiques, mais comme des vecteurs de solidarité démocratique et de véritables laboratoires de pensée juridique et éthique.
La particularité de cet ouvrage réside ainsi dans l’application du prisme des droits humains comme catégorie critique pour analyser des productions féminines souvent réduites aux étiquettes de « témoignage » ou de « littérature de l’exil ». Cette approche permettra aussi de souligner le cadre systémique de ces mouvements de population, au sein desquels chaque écrivaine inscrit toutefois une identité politique, poétique et esthétique singulière. En intégrant des corpus hybrides – fiction, œuvres autobiographiques, voire autothéoriques, mémoires diplomatiques et écrits professionnels – envisagés comme des « savoirs situés » [7], ce volume entend pallier l’invisibilité historique de « l’autre femme blanche » [8] et des « nouvelles subalternes » [9], y compris des minorités ethniques d’Europe centrale et orientale. L’enjeu réside dans la redécouverte de ces voix en tant qu’actrices intellectuelles majeures du débat démocratique, en explorant leurs écrits non seulement comme des archives de la violence politique, mais comme des formes de résistance cognitive face à l’abolition du jugement individuel.
L’ouvrage s’appuiera sur les œuvres fondatrices des femmes de lettres ayant affronté les totalitarismes, les dictatures, les guerres et les camps de concentration, telles qu’Irène Némirovsky (Empire russe/France), Anna Langfus (Pologne/France), Ágota Kristóf (Hongrie/Suisse), Ugnė Karvelis (Lituanie/France), Monica Lovinescu (Roumanie/France), Sanda Stolojan (Roumanie/France), Aglaja Veteranyi (Roumanie/Suisse) ou encore Oana Orlea (Roumanie/France) et Dubravka Ugrešić (Croatie/Pays-Bas). Ces trajectoires incluent également les analyses cliniques de la terreur d’État, des crimes de guerre et des violences de genre par des autrices comme Herta Müller (Roumanie/Allemagne) ou Slavenka Drakulić (Croatie/Suède). La recherche s’étendra aux écritures postcommunistes et contemporaines traitant de la précarité, de la vulnérabilité sociale, des discriminations et de la transition démocratique, représentées par des autrices telles que Tatiana Țîbuleac (Moldavie/France), Dana Grigorcea (Roumanie/Suisse), Katja Petrowskaja (Ukraine/Allemagne), Margaryta Yakovenko (Ukraine/Espagne), Tetiana Maliarchuk (Ukraine/Autriche), Aleksandra Lun (Pologne/Espagne/Belgique), Wioletta Grzegorzewska (Pologne/Royaume-Uni), ou encore Amelia Tiganus (Roumanie/Espagne), Andreea Simionel (Roumanie/Italie), Lea Ypi (Albanie/Italie/Royaume-Uni) et Kapka Kassabova (Bulgarie/Royaume-Uni), pour n’en nommer que quelques-unes. Ces exemples illustrent la dimension supra- et transnationale d’une création littéraire féminine née de migrations intra-européennes. Motivées par des facteurs politiques, sociaux et économiques, ces trajectoires offrent des ressorts analytiques qu’il convient encore d’étudier. En comblant cette lacune par une approche systémique et comparative, l’ouvrage proposera ainsi une lecture inédite de la mémoire européenne, démontrant comment, au cœur de la marginalisation, ces écrivaines transforment le non-respect des droits fondamentaux en un espace de créativité critique, essentiel pour repenser les crises et les soubresauts politiques du continent.
Axes de recherche :
Les contributions pourront s’articuler autour des axes suivants (liste non exhaustive) :
- Le texte comme archive des droits fondamentaux : cet axe envisage les textes littéraires comme des archives alternatives, capables de documenter des expériences de dépossession souvent absentes des récits institutionnels des droits humains ;
- Écriture de soi et savoirs situés : analyser comment l’écriture de soi (autobiographie, journaux, mémoires, autofiction, essais autothéoriques, etc.) transforme l’expérience vécue en un laboratoire où le corps migrant devient le lieu d’une réflexion sur des problèmes politiques et sociaux ;
- Corps et violence d’État : examiner les écrits de l’enfermement politique, tels que les récits de prison, les journaux de détention et les mémoires de libération, comme témoignages d’une expérience genrée de la répression ;
- Genre et intersectionnalité : interroger la spécificité du sujet féminin est-européen au croisement des rapports de domination (classe, genre, origine) ;
- Médiations culturelles et circulation des idées : étudier les figures de traductrices, d’éditrices, de diplomates et d’actrices institutionnelles de l’exil qui ont contribué à la circulation des œuvres et des débats démocratiques entre l’Est et l’Ouest ;
- Droits humains et matérialité : examiner les conditions matérielles de la résistance intellectuelle, par ex., les objets, les technologies et les réseaux de soutien ;
- Minorités et marges de l’exil : interroger la double exclusion des femmes issues de minorités sexuelles et ethniques d’Europe de l’Est ;
- Approches comparatives, synchroniques ou diachroniques : cet axe privilégie les analyses transnationales, transgénérationnelles et translinguistiques des écritures féminines de l’exil est-européen. L’enjeu est d’appréhender ces productions comme un ensemble cohérent, structuré par le partage d’expériences historiques et de cadres juridiques communs.
Modalités de soumission et calendrier :
Les propositions de chapitres portant sur une ou plusieurs écrivaines (environ 350-500 mots), en français ou en anglais, accompagnées d’une courte bio-bibliographie, doivent être envoyées au format Word aux adresses : diana.mistreanu@uni-passau.de et vera.gajiu@uni-passau.de au plus tard le 21 mai 2026. Les notifications d’acceptation seront envoyées au plus tard le 30 mai 2026. Les chapitres complets seront remis au plus tard le 30 septembre 2026 et feront l’objet d’une évaluation en double aveugle, ainsi que d’une évaluation effectuée par la maison d’édition. La publication de l’ouvrage est prévue pour 2027.
Comité scientifique (confirmé) : Sara De Balsi, Alex Demeulenaere, Alice Duhan, Timea Gyimesi, Laura T. Ilea, Charlotte Krauss, Audrey Lasserre, Viktoria Lühr, Laetitia Saintes, Ana Belén Soto.
Références bibliographiques :
[1] Cf. Diana Mistreanu et Vera Gajiu, « “Femmes de l’Est”, histoire et mémoire : les xénographies oubliées des littératures de langue française du XXe siècle », in : H. Barthelmebs et L. Saintes, dir., Penser la place des femmes dans l’histoire littéraire francophone. Enjeux et perspectives, Éditions Academia-EME, 2026, sous presse. Voir aussi : Marina Ortrud M. Hertrampf et Diana Mistreanu : Langue(s) et espaces dans les xénographies féminines en français, AVM. DOI : https://doi.org/10.23780/9783960916314 ; Galin Tihanov, « Russian Émigré Literary Criticism and Theory Between the World Wars », p. 144-162, DOI : https://doi.org/10.2307/j.ctt5hjn1z.12, et Catharine Theimer Nepomnyashchy, « The Alter Ego: Émigré Literary Criticism from World War II to the End of the Soviet Union », p. 269-286, DOI : https://doi.org/10.2307/j.ctt5hjn1z.18, in : E. Dobrenko et G. Tihanov, A History of Russian Literary Theory and Criticism: The Soviet Age and Beyond, University of Pittsburgh Press, 2011 ; Annick Morand, De l’émigré au déraciné. La « jeune génération » des écrivains russes entre identité et esthétique (Paris, 1920-1940), L’Âge d’Homme, 2010 ; Leonid Livak, Russian Émigrés in the Intellectual and Literary Life of Interwar France: A Bibliographical Essay, McGill-Queen’s UP, 2010. Voir aussi les travaux d’Alain Ausoni sur le translinguisme, par ex. : Mémoires d’outre-langue : L’écriture translingue de soi, Slatkine, 2018.
[2] On consultera à profit : Elizabeth Swanson Goldberg, Beyond Terror: Gender, Narrative and Human Rights, Rutgers University Press, 2007 ; Elizabeth Swanson Goldberg et Alexandra Schultheis Moore, dir., Theoretical Perspectives on Human Rights and Literature, Routledge, 2012 ; Sophia McClennen et Alexandra Schultheis Moore, dir., The Routledge Companion to Literature and Human Rights, Routledge, 2016 ; Joseph Slaughter, Human Rights, Inc.: The New World Novel, Narrative Form, and International Law, Fordham University Press, 2007 ; Lynn Hunt, Inventing Human Rights: A History, W. W. Norton & Company, 2007 ; James Dawes, That the World May Know: Bearing Witness to Atrocity, Harvard University Press, 2009 ; Christine Baron, La littérature à la barre, CNRS Éditions, 2021 ; Efstratia Oktapoda-Lu et Vassiliki Lalagianni, La Francophonie dans les Balkans. Les voix des femmes, Publisud, 2005.
[3] Olivier Philopponnat et Patrick Lienhardt, La vie d’Irène Nemirovsky, Grasset et Denoël, 2007.
[4] Maxime Decout, Nelly Wolf, Renata Jakubczuk et Sylwia Kucharuk, dir., Anna Langfus, la Shoah, le silence et la voix, Brill-Rodopi, 2023 ; Jean-Yves Potel, Les disparitions d’Anna Langfus, Noir sur Blanc, 2014.
[5] Linda J. Cook, Welfare Nationalism in Europe and Russia: The Politics of 21st Century Exclusionary and Inclusionary Migrations, Cambridge University Press, 2024 ; Agata Górny et Paolo Ruspini, Migration in the New Europe. East-West Revisited, Palgrave Macmillan, 2004 ; Luisa Passerini, Dawn Lyon, Enrica Capussotti et Ioanna Laliotou, dir., Women Migrants From East to West. Gender, Mobility and Belonging in Contemporary Europe, Berghahn Books, 2007 ; Evangelia (Lilian) Tsourdi et Philippe De Bruycker, dir., Research Handbook on EU Migration and Asylum Law, Edward Elgar Publishing, 2022 ; Marta Caraion, Géographie des ténèbres. Bucarest-Transnistrie-Odessa 1941-1981, Fayard, 2024 ; Sara De Balsi, Agota Kristof, écrivaine translingue, Presses Universitaires de Vincennes, 2019.
[6] https://ec.europa.eu/eurostat/en/web/products-eurostat-news/w/ddn-202602... [12/02/2026].
[7] Donna Haraway, « Situated Knowledges: The Science Question in Feminism and the Privilege of Partial Perspective », Feminist Studies, 14/3, 1988, p. 575-599.
[8] Cristina Modreanu, Performing Womanhood in Eastern Europe: The Other White Woman, Routledge, 2025.
[9] Adriana Stan, dir., « Special Issue: The New Subalterns », Journal of Postcolonial Writing, 61/4, 2025.